La (toute) petite fille et le gland

 

 

 

 

Une rencontre avec une petite Perle il y a bien des années, pour montrer le poids de nos mots même chez les tous petits.

On ne réalise pas toujours le poids des mots que l'on utilise, surtout devant les touts petits. Aujourd'hui je voulais vous partager cette rencontre avec une petite fille, une Perle, il y a bien des années. C'est une histoire pas très drôle, mais elle illustre parfaitement que ce que nous prononçons peut paraître un détail pour nous mais prendre une importance et une vraie valeur émotionnelle pour elle.

Notre histoire je l'ai appelée "La (toute) petite fille et le gland


Il était une fois une toute petite fille qui habitait dans un centre d'enfance et de la famille qui n'avait rien de bien bien lointain. C'était une jolie petite Perle, toute en boucle et en arrondis, avec de grands yeux expressifs et un sourire à vous faire fondre plus sûrement qu'un chamalow devant un feu de bois un soir d'été. Elle avait 18mois, moins de temps qu'il n'en faut pour voir 2 coupes du monde, mais aussi une histoire déjà plus lourd que tout ce que la plus part d'entre nous auront à vivre.

Un jour, quand elle était tout bébé, un juge a décidé que pour sa sécurité elle devait être éloignée de ses parents. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas quand exactement. Je sais juste que c'était assez grave pour qu'à mon arrivée, elle ne les ai plus jamais revu. A la place « la pouponnière » est devenue sa nouvelle maison. Enfin non, vu que les enfants attendent une famille d'accueil pour certains, une adoption lorsque c'est possible pour les autres. Elle était devenue la parenthèse où on avait rangé son enfance qui filait trop vite.

Moi je commençais à peine, et j'étais de passage. Quand on me demande de venir la voir, elle a déjà « un parcours ». Je découvre à ce moment là que lorsqu'on est famille d'accueil on peut, après une période d'essai, ramener les enfants pour en changer si ça ne convient pas. Je ne sais pas si c'est toujours le cas, et je me doute que la raison de cette mesure partait d'un bon sentiment. Oui mais voilà, tout comme on ramène un téléviseur qui n'a pas la bonne qualité d'image, la chaine hifi qui m'a pas le bon son, on avait ramené la Perle 3 fois. 9 mois installée dans le ventre de sa maman, et le double sans que personne n'arrive à accrocher sa vie quelque part.

On me demande de venir la voir et on m'explique le cas de la « cochonne ». A 18 mois on ne parle pas forcement, elle ne maîtrise que quelques mots isolés. Par contre on s'exprime, comme on peut, comme on en a besoin. La nuit elle chantonne pendant des heures. Mais le plus gênant est que dès que sa couche est pleine, elle tartine les murs de ses selles, transformant la chambre en grotte de Lascaux odorante.

Dans l'espace aseptisé de l'institution c'est presque blasphématoire.

Ici c'est propre, ça brille, il n'y pas de microbes. Pas de sentiments non plus. Et on ne met pas son caca sur les murs. La dame insiste, « c'est une cochonne ! ». Ce sont des gens avec un bon fond, qui voudraient vraiment que cela fonctionne pour la Perle, qu'elle trouve une famille. Il n'y a ni le taux d'encadrement ni les formations qu'il faudrait, alors elle lui répète que c'est une cochonne, encore et encore, pour la faire réagir, arrêter. Comme si à 18 mois elle pouvait se dire « diantre, vous avez raison, mon comportement nuit à mon propre bien être, je vais donc le modifier ».

Ce n'est pas comme ça que cela marche un enfant. Elle se construit, toute seule, en roue libre, sans bras pour la soutenir, sans corps contre lequel se blottir, sans lèvre pour la couvrir de baisers. Et lorsqu'elle regarde vers l'adulte pour savoir qui elle est, on le lui dit : « une cochonne ». Et elle, elle le croit.

C'est une très longue introduction à une courte histoire me direz vous, mais ces petits que l'on ne voit pas, que l'on n'entends pas, méritent bien qu'on accorde quelques lignes à leur réalité.

On me demande de venir la voir et de faire « quelque chose ».

Soit.

Lorsque je la rencontre je m'attends... je ne sais pas. A une cochonne ? A une rebelle ? A ce qu'on m'a vendu ? Je trouve une Perle, toute souriante, qui est prête à donner tout son amour à quiconque voudra bien le recevoir un petit peu.

Les deux sœurs que je dois voir après elle sont absentes, elles ont rendez vous avec leurs parents dans une salle froide en présence d'une professionnelle qui les gardera en sécurité. J'ai du temps, elle en a besoin. A côté du bâtiment qui sent le produit d'entretien, il y a une foret. Du coup on sort, là où on peut toucher des choses qui salissent, sentir des odeurs, entendre des bruits et rire fort sans que personne ne nous demande de nous taire.

J'ai du temps et elle a plein d'envie. On ramasse pleins de petits éléments pour travailler la motricité fine. Des cailloux qui brillent. Un gland. Elle me regarde avec curiosité et je lui explique que c'est le bébé des grands chênes tout autour de nous. Que de cette petite graine poussera un arbre immense. Elle met tout dans sa poche, comme des trésors. On marche sur des souches pour l'équilibre, on court. On avance sans bruit, ou en écrasant toutes les branches que l'on trouve. On cherche des insectes. Deux heures passent, on ne sait pas trop où, mais il va falloir rentrer.

Devant le bâtiment je regarde nos mains sales, nos chaussures sales et nos habits sales. Je me dis que pour résoudre le problème de « la cochonne » ce ne sera pas très vendeur pour l'équipe. J'époussette ce que je peux, puis je lui explique que l'on va devoir vider nos poches. J'aimerai qu'elle garde ses trésors, mais je sais qu'on ne la laissera pas faire, et je préfère m'en occuper moi même que de laisser faire avec des méthodes plus expéditives.

Contre tout attente elle s'y plie et repose ses cailloux, ses bouts de bois et sa coquille d'escargot. Tout, sauf le gland.

Zut.

Je le lui fait remarquer, mais sans résultat. J'insiste mais je sens qu'elle se ferme. Je lui propose de le lui garder, de le cacher, rien. L'heure avance et le gland stagne dans le petit poing fermé. Moi je suis bien embêtée. Je ne veux pas lui prendre de force. Je ne veux pas que de cette belle journée les gens retiennent l'image d'une petite Perle qui s'entête face à l'adulte.

Puis je ne sais pas d'où, me revient notre conversation du début. C'est le bébé d'un chêne.

« Tu veux qu'on lui trouve des parents chênes à ton gland ? »

Oui de la tête.

Sans rien dire, nous avons choisi le plus gros chêne du coin et on l'a planté à son pied.

On est rentré.

Je ne sais pas si elle se souvenait que c'était « un bébé » ou si c'est juste l'image parentale qui a fonctionné. Je sais juste qu'elle aurait mis toute sa force de caractère et de ses petits muscles pour ne pas lâcher son gland avant ça.

J'ai du partir quelques semaines après. J'aurais vraiment aimé avoir des nouvelles de la Perle. Si tout va bien pour elle, elle doit être au collège maintenant. Je n'ai pas pu appeler pour en demander, je ne me rappelle malheureusement plus de son nom. Mais je n'oublierai jamais son expression et son intensité lorsqu'elle a planté son gland.


Déjà merci à ceux qui auront eu le courage de lire jusqu'au bout. J'espère que cette histoire vous aura parlé autant qu'à moi. Souvent on voit de la colère, de l'entêtement dans des situations où bien plus se jouent pour eux.

C'est avec plaisir que je lirais vos impressions sur l'histoire de la Perle.

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Commentaires: 3
  • #1

    Mathilde (mardi, 22 mai 2018 22:40)

    lu jusqu'au bout facilement. C'est une belle dédicace à cette perle. Il y en a partout des perles et il faudrait qu'il y ait plus de ballades en forêt, de glands et bien sûr de l'attachement, des émotions, de la vie pour tous....

  • #2

    Caroline lily (mercredi, 23 mai 2018 00:32)

    Superbe histoire. Forcement inspirante... Je suis assistante familiale depuis peu, après 10 ans assistante maternelle.. À semer des graines, et donner de la tendresse.
    Vos publications me font un bien fou. Vous m'êtes précieuse.. Si vous saviez..
    Prenez soin de vous également, en plus de ce que vous apportez aux autres.. S'il vous plaît ! �����

  • #3

    Karine (mercredi, 23 mai 2018 08:16)

    Chère belle âme, merci d'être venue au monde, merci pour ce partage et la beauté de votre coeur. L'enfance est quelque chose de si précieux, fort et fragile à la fois. J'en sais quelque chose, j'ai travaillé des années pour ces loupiots, à travers des activités artistiques, et je continue à leur lire et écrire des histoires. Votre témoignage est magnifique, juste dans l'analyse d'une société étriquée et de ces petites choses qu'on s'autorise malgrés tout à faire pour relever la tête et faire briller les yeux d'un enfant blessé qui ne demande que ça :de l'amour.
    <3