Les dents de Moktar

 

 

 

 

Pour que dans le futur il y ai le moins situations comme celle là possible

Lorsque Moktar arrive dans le groupe c'est une petite crevette de presque 7 ans. Il a un petit visage d'ange, du genre à poser dans les magasines pour des vêtements trop choux et des grands yeux très vifs, bien qu'ils ne nous regardent que très peu. Ils brillent comme des diamants et ses quelques regards sont aussi précieux. Il a des petites jambes toutes fines, des petits bras tout maigrichons et un petit corps tout mou. Souvent il tournait vite vite vite en respirant très fort, jusqu'à ce qu'il vacille et qu'il tombe.

Moktar est autiste avec un tout petit niveau de développement. Il ne parle pas et à du mal à comprendre ce qu'on lui explique avec tous nos mots. Jusque là Moktar n'a jamais eu de prise en charge spécifique, parce qu'à l'époque c'était moins connu, parce qu'il n'y avait déjà pas assez de place et que ses parents n'avaient pas les moyens financiers de le faire accompagner en libéral. Alors ils ont attendu qu'on les appelle. Ils ont attendu longtemps. Puis on les a appelé et Moktar est arrivé.

 

Moi c'était mon premier poste et j'étais déjà là, avec ma batterie de formations et ma motivation.

Le principal soucis avec Moktar c'est qu'il mordait. Tout le temps, tout le monde. On entrait dans une pièce et il nous fonçait dessus, pour enfoncer ses petits dents pointues là où il pouvait. On passait à côté de lui et il se plantait dans nos mollets. Si on lui donnait la main il nous croquait les doigts. Si par malheur on se penchait vers lui il attrapait nos cheveux et tirait le plus fort possible, car quand on essayait de le faire lâcher il pouvait mordre nos mains. Il serrait très fort, ne voulait pas lâcher. Toute la journée. Et tout le reste du temps avec ses parents.

Heureusement il était petit, et pas bien lourd. On pouvait se protéger quand il se jetait vers nous. Il ne pouvait pas atteindre notre visage. Mais quand on essayait de le retenir il refaisait son corps tout mou, se laissait tomber, et nous on avait peur de lui faire mal à une épaule, un genou, pendant qu'il se laissait pendre de manière désarticulée. Alors on le déposait avec le maximum de bienveillance au sol pour qu'il ne se blesse pas. Et la généralement il ré-essayait de mordre la main qui le retenait.

Il y a eu plein de réunion, plein d'idées proposées. Des larmes aussi, des gens qui abandonnent et demandent à ne plus être avec lui. Les petites dents ça fait mal. Une fois c'est embêtant. Mais quand c'est tous les jours pendant des mois ça peut devenir insupportable. La sensation des petits aiguilles qui entrent dans la chair. L'absence d'évolution sur ce point là. Tout ça, ça use.

Moktar n'avait pas de moyen de communication efficace, alors on est parti de là. On s'est dit qu'il voulait peut être demander, ou éviter quelque chose. Il a eu 2 adultes pour lui tout seul, 3 fois par semaine, pour qu'il se lance dans le PECS. Sans effet. On lui a appris des gestes. Il a pu faire des demandes simples, c'était déjà fantastique pour lui, mais toujours les coups de dents.

On s'est dit qu'il ne comprenait pas sa journée, que ça l'angoissait. On lui a fait un emploi du temps visuel, avec de beaux pictos. Niet. On a remplacé par des photos. Idem. On est passé à l'emploi du temps par objet. C'était mieux pour la compréhension, mais toujours les dents de Moktar.

La seule chose qui calmait Moktar c'était les bains chauds. Alors 3 fois par semaine lui il trempait et nous on séchait. Chacun allait de sa piste qui finissait toujours en cul de sac.

 

Et puis un jour Moktar, avec son petit corps tout mou qui tourne sans regarder le monde qui bouge autour de lui, a échappé quelques secondes à la super vigilance de ses supers parents. Et il a rencontré une voiture, qui bougeait elle aussi. On ne l'a pas vu pendant plusieurs semaines. Il a cassé plein de choses dans son petit corps, il a eu beaucoup de soins, certains lourds, certains longs, certains à refaire dans le temps. On lui a plâtré les bras et mis un appareil pour sa mâchoire cassée. Et surtout beaucoup d'anti-douleurs.

Moktar n'a jamais remordu. Non pas qu'il ne pouvait pas, il mangeait de tout, à pleine dent, avec appétit. Il n'a juste jamais remordu. Il y a surement plusieurs explications possibles, mais ma conviction est qu'il avait mal, tout le temps et très fort. Une rage de dent de plusieurs mois. Je nous revois, lui et sa douleur et nous avec notre picto « je veux une pause. PAUUUUSEUH je veux une pauuuseuh » ou à nous coller des sens interdit sur les bras (c'est pas le truc le plus bête de la terre ça ? Coller des panneaux sens interdits partout en se disant « ben ça marche pas » comme s'ils connaissaient le code de la route?).

Les parents étaient des gens très bienveillants. Ils ont fait tous les suivis nécessaires. Mais c'est difficile d'examiner un loulou qui tente de vous arracher les joues en serrant les dents.

Aujourd'hui on voit apparaître les premiers services en France pour des examens complets et poussés. Moi je repense à Moktar et à la douleur qu'il a du avoir.

 

Alors chaque fois que je vois un enfant qui a des troubles du comportement persistant Moktar me revient en tête. Je  renvoi systématiquement les parents vers un médecin pour tenter un traitement d'anti-douleurs quelques jours. Pour voir si ça change quelque chose. Ça devrait être la base en France. Un suivi médical et une évaluation de la douleur pour tous mais là aussi les lignes bougent lentement, c'est un labyrinthe de plus pour les parents.

 

Pourtant, en ce moment, combien de Moktar tapent, mordent, cris ou se referment parce qu'ils ont mal ?


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