Théo jette des trucs

 

 

 

 

 

Pour un autre regard sur les comportements des enfants autistes

La situation :

Théo est blond, à 8 ans, une passion pour les objets lumineux et est autiste. Il a aussi un retard mental qui fait que comprendre, souvent, c'est difficile. Il peut quand même échanger avec de vraies phrases quand il sait ce qu'on attend de lui. Et Théo jette des trucs.

Il me regarde

Je le regarde

Il me regarde

Il me jette un truc. Le premier qui passe à sa portée. Un stylo.

Je le regarde.

Il me regarde.Je sens bien que la pression monte de son côté. Il fronce les sourcils. Il attrape un truc au hasard, une gomme. Je vois dans ses yeux sa concentration pour bien viser, lui qui coordonne mal ses mouvements. 

Et il me jette son truc.

La maman s'excuse. Elle ne lui dit rien, elle ne le regarde pas, elle est fatiguée. Le papa n'est pas venu, il a honte. C'est lui l'autorité, et il a beau lui expliquer, le gronder, hausser le ton, rien n'y fait. La voisine lui dit que c'est parce qu'il manque de cadre, elle l'a vu dans une émission. La maman s'épuise. Et Théo, lui il jette des trucs.

Au début c'était des petits trucs par terre, en l'air, à travers la pièce. Puis il a commencé à jeter des trucs vers des gens. Ca a duré un moment, mais maintenant il jette des trucs de plus en plus gros, de plus en plus fort. Pourtant c'est un gentil garçon me dit-elle. On ne comprend pas. On a peur que ça empire encore et qu'est ce qu'il va lui arriver ?

Je le regarde.

Il me regarde. Il est agité maintenant. Il respire plus vite. Il attrape un truc et me le jette. Un rouleau de scotch.

"Théo on ne jette pas des trucs".

Et la son visage se transforme. Il rayonne avec son grand sourire. Et il me répond :

"On ne jette pas des trucs !"

Non on ne jette pas des trucs. Et oui Théo est un gentil garçon.

Il y a une sorte de fantasmatique persistante où l'enfant autiste se crée sa bulle pour se couper du monde extérieur et ne surtout pas intéragir. En 12 ans auprès de ces enfants je n'ai jamais vu un seul d'entre eux qui n'ai pas envie de communiquer. Tous, sans exception avait ce besoin. Théo ne fait pas exception, Théo rêve d'attention et de conversation. Mais Théo ne sait pas le faire, alors il jette des trucs. 

Il est fort probable que la première fois il ai jeté des trucs au hasard dans la pièce, pour voir. Et puis un jour il a du réaliser que quand il faisait ça, quelqu'un venait le voir pour lui dire "il ne faut pas jeter Théo". Peut être même qu'on lui expliquait pourquoi, qu'on allait avec lui pour l'aider à ramasser. Alors quand il avait envie d'avoir quelqu'un pour lui, il jetait un truc. 

C'était surement des gens super. Des gens qui allaient le voir régulièrement, qui lui demandaient ce qu'il avait fait ce week end ou si papa et maman allaient bien. Mais Théo ne sait pas répondre à ça. Les réponses changent tout le temps, il faut récupérer la bonne information en mémoire. Alors ça l'angoisse, il tangue un peu et il s'en va. Mais quand il jette un truc c'est toujours pareil, il sait faire. On lui dit qu'il ne faut pas jeter, et lui il peut répondre qu'il ne faut pas jeter. Et souvent on lui dit que c'est ça, qu'il a compris, qu'il ne faut pas jeter.

Mais au bout d'un moment ça a moins bien marché. Il a beau eu jeter ses trucs, les gens venaient moins, ne disaient pas les bonnes phrases. Il y avait eu des réunions, des pictogrammes, du retrait d'attention, l'habituation des neurotypiques à la situation. Théo jetait et les gens ramassaient, sans rien dire.

Alors Théo a commencé à jeter plus souvent. Et un jour, par hasard, c'est tombé sur quelqu'un. Ça a fait réagir. Et on lui a de nouveau demandé de ne plus jeter. De hasard en hasard, Théo a compris que s'il jetait ses trucs sur les gens, il avait de nouveau sa conversation. Grand soulagement pour lui, et envols de stylo et autres petits objets du quotidien. Il y a eu des réunions pour savoir ce qui avait changé dans sa vie. Rien. C'est juste les gens autour de lui qui ont changé de réaction.

Là aussi la lassitude se met en place, on esquive mieux. On soupire, on lève les yeux au ciel, on réagit moins, sauf quand c'est plus gros, que ça fait mal. Alors Théo jette des gros trucs, des trucs pointus. On en est là. N'en déplaise à la voisine, il n'y a pas de problème de cadre, pas d'escalade de l'agressivité, pas de volonté de nuire, pas d'autiste qui veut qu'on le laisse dans sa bulle. Juste un enfant qui a envie de relation, d'échanges et d'intéractions mais qui n'a pas la chance d'être né avec tous les outils nécessaires pour y arriver seul.

Quelques pistes :

Une fois que l'on a compris tout ça, vient la question du "que fait-on". Parce qu'il est fort à parier que les comportements vont aller crescendo pour continuer à attirer l'attention et avoir quelques bouts d'échanges maîtrisés. Voici quelques idées.

1 - La satiété :

On amène l'enfant "à satiété" de ce qu'il recherche. Ici c'est de l'attention avec des échanges très simples pour qu'ils ne soient pas angoissants. On va donc lui proposer de très courts temps d'attention sur des choses très simples qu'il maîtrise, de manière très fréquente.

Quand on a soif on va se servir un verre d'eau. Si on nous offre à boire très souvent on ne va plus se servir d'eau, on en a plus besoin elle vient toute seule, avant même qu'on ai suffisamment soif pour le faire. Ici c'est pareil. L'idée est que le comportement soit le moins fréquent possible pour qu'il perde de sa valeur. L'idéal est au moins 15 jours. Ce sera plus facile de le remplacer par un autre plus adapté et efficace. 

2 - Retrait or not retrait ?

On voit un peu partout que la réponse est "retrait". "Oui mais" (ce n'est pas drôle s'il n'y a pas de mais). Il y a quelque chose d'encore pire que de réagir systématiquement : C'est de réagir occasionnellement. Si cela marche "parfois" il y a de fortes chances pour que l'enfant se mette à amplifier de manière très importante la fréquence du comportement pour augmenter ses chances d'avoir la réponse qu'il attend. 

Donc retrait si on se sent réellement d'assumer ce retrait, et si l'environnement permet de le tenir. Dans tous les cas il faut une réponse commune en accord avec tous les gens accompagnant l'enfant.

3 - On donne des outils pour communiquer :

C'est le plus évident. Il jette parce qu'il veut communiquer. Les échanges sont un besoin vital auquel on se doit de répondre. Donc un des axes prioritaires pour Théo, c'est de travailler la communication.

Il est autiste, il a peur de l'imprévu, il comprend mal les émotions. Il ne fuit pas l'adulte parce qu'il n'a pas envie, juste parce que la situation est tellement difficile a gérer qu'il renonce. Il faut donc le mettre dans des situations qu'il comprend. D'ailleurs lorsqu'il jette et qu'on ne lui dit pas ce qu'il s'attend a entendre, il se sent mal, il est de plus en plus angoissé et jette de plus en plus, car ce n'est pas ce qui était prévu.

Son orthophoniste expliquera surement mieux que moi les questions à travailler ("où" "qui" "que fait"...), les ateliers cognitifs, la compréhension des émotions... tout ça va lui faciliter la tâche à terme.

 

Mais c'est dès maintenant qu'il a besoin de ces échanges. Alors lui apprend :

  • A attirer l'attention de manière adaptée : En tapant sur l'épaule, disant le prénom, disant "j'ai envie de parler"... Attention, on prévient tout le monde, et pendant la phase d'apprentissage TOUT LE MONDE répond, tout le temps ! Même si ce n'est pas le moment. Même si ça n'arrange pas. Même si on est en pause là (fallait mieux se planquer).
  • Des petites séquences d’interaction très stéréotypées et plaquées, qu'il sera toujours temps de faire varier et gagner en flexibilité lorsqu'elles seront maîtrisées. De toutes petites choses simples. Cela peut être montrer son dessin en disant "regarde ce que j'ai fait" après une activité dessin, une petite séquence question - réponse en lien avec les centres d’intérêts, ou comme avec Lucas quand on fait le café. Au début il en faut peu, pour que l'enfant les maîtrise et en tire le plaisir nécessaire à leur répétition.
  •  L'idéal est de se servir de support concrets et visuels au début. Des photos du week end très simples à commenter (tu es avec qui ? Tu fais quoi ?). Un emploi du temps pour savoir ce qu'il a fait le matin. Un menu pour discuter de "ce que tu as mangé a midi". Bref, peu d'imprévu, surtout pas de question auxquelles il ne sait pas répondre. On pallie à tout ça pour ne travailler que l'échange, le reste viendra plus tard !

Ce petit texte a été écrit pour tous les Théo qui essayent de trouver un moyen de communiquer. N'oublions pas que si vous interprétons comme des neurotypiques, eux se comportent comme des personnes atypiques avec un fonctionnement et une compréhension différente des nôtres. Maintenant, il n'y a plus qu'à !


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